#1 Jean : « Parfois je me dis que si je n’avais jamais croisé la route de l’éducation populaire ma vie serait bien plus simple! »

Jean Massiet, fondateur d’Accropolis

Jean Massiet, fondateur d’Accropolis (présentation à la fin de l’entretien)

Avec ce premier témoignage, nous débutons notre série annoncée il y a quelques semaines. Si vous souhaitez témoignez ou nous inciter à interviewer quelqu’un d’intéressant pour raconter son parcours et revenir dessus, n’hésitez pas à nous contacter.

Jean, tu t’es engagé assez jeunes. A l’époque tu sais pourquoi ?

Non pas du tout. Je débarquais dans un nouveau lycée, je n’y connaissais personne et ma grande soeur m’a conseillé d’aller à la réunion de rentrée du journal du lycée pour y rencontrer « les gens cools ». Tout a commencé comme ça. Ce n’est que bien plus tard que j’ai mis le mot « engagement » sur cette activité qui est devenue centrale dans ma vie. Rapidement, je me définissais comme un bénévole associatif qui faisait des études à côté, et non l’inverse.

Et maintenant, tu portes quel regard sur cet engagement ?

Cet engagement a été – et reste – central dans ma vie. Ça ne m’a plus jamais quitté. Tout mon parcours de vie a pris du sens : si j’allais au lycée le matin c’était pour y mener des projets que j’aimais. Les cours, les diplômes et les examens ne servaient qu’à me donner encore plus de moyens de m’engager.

Plus généralement, ce parcours d’engagement m’a ouvert à d’autres personnes, d’autres cultures que celle de mon environnement familial. Enfant de bourgeois ayant reçu une éducation traditionnelle catholique, j’ai commencé grâce à mon engagement à fréquenter quotidiennement des homosexuels, des « pauvres », des arabes, des juifs, des personnes que rien ne m’avait préparé à connaitre.

Enfin, au delà du sens de l’action et de l’émancipation sociale, j’ai acquis énormément de compétences. Un véritable « savoir vivre » qui a beaucoup plus de valeur que mes diplômes : prendre la parole en public, mener un projet, travailler en équipe, monter un budget, un événement, s’adapter à ses interlocuteurs, comprendre le fonctionnement des dispositifs publics, etc.

Enfin, cet engament a été précoce. Très précoce. Trop précoce. A 16 ans je rencontrais le Maire de ma ville pour négocier une subvention, à 18 ans je devenais Président d’une association employeuse et j’échangeais avec des cabinets ministériels, à 20 ans je passais mes week-ends en réunions avec des gens bien plus vieux que moi. Paradoxalement, ce pour quoi j’ai toujours milité (la place des jeunes dans la démocratie) a été un poids pour moi avec des responsabilités démesurées et du coup un grand stress. Tout cela m’est arrivé entre 20 et 25 ans. J’ai sans doute grandit trop vite.

Effectivement, vu de l’extérieur, ça peut être lourd. Comment as-tu fait ?

C’est indissociable de mon engagement : être engagé c’est vouloir parvenir à changer les choses, moi je transforme cette volonté en pression, c’est comme ça. Parfois je me dis que si je n’avais jamais croisé la route de l’éducation populaire ma vie serait bien plus simple ! J’aurais suivi le parcours et le cursus qui étaient tracés pour moi et je serais aujourd’hui contrôleur de gestion à la société générale, marié avec 2 enfants, un labrador et un pavillon des les Yvelines. Tu comprends à cette caricature que je suis bien content d’être là où je suis, avec son lot d’inconvénients, certes, mais je vis avec.

Qu’est-ce qui s’est passé ensuite ?

La notion « d’engagement » est devenue centrale pour moi et j’ai orienté toute mon activité autour de ce principe. Le choix de suivre des études de droit public puis de sciences politiques devait me donner les clés d’une vie engagée. A la fin de mes études, j’ai cherché un métier qui allierait le sens de l’engagement et l’univers professionnel. J’ai jeté mon dévolu sur le métier de « collaborateur d’élu ». J’ai découvert ce métier à force de rencontrer des membres de cabinet pour discuter des subventions pour mes projets. Leur profil et leur activité me plaisaient : jeunes, sympas, et travaillent à la fabrication de politiques publiques. Le rêve !

 « Tout mon parcours de vie a pris du sens : si j’allais au lycée le matin c’était pour y mener des projets que j’aimais »

J’ai donc fait ce métier pendant 4 ans durant lesquels j’ai réalisé que je m’étais trompé : ce métier n’était pas fait pour moi. L’engagement politique et l’engagement partisan sont radicalement différents : le politique cultive le rapport de force et le pouvoir institutionnel là où l’associatif met en avant la culture du projet collectif utile. Au moment des attentats de Charlie Hebdo, cette dichotomie entre ma culture profondément associative et mon métier politique m’a explosé au visage. Je n’en pouvais plus, j’ai voulu partir et retrouver mes amours de jeunesse : monter un projet collectif d’intérêt général. Ainsi est né Accropolis.

A quel moment as-tu entendu parler d’éducation populaire ? Qu’en as-tu pensé ? Et maintenant ?

J’en ai entendu parler très tardivement et ça ne me parlait pas. On m’avait présenté ça comme un ensemble d’associations qui font des trucs autour des jeunes. Je n’y voyais qu’un agrégat de vieux croûtons qui phosphorent sur la jeunesse sans laisser les jeunes faire par eux-mêmes. A vrai dire ça m’exaspérait. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris que l’éducation populaire était un mouvement politique au sens fort du terme : des militants de l’émancipation collective par l’enseignement. Aujourd’hui je revendique mon appartenance à ce mouvement de pensée avec fierté !

Il est bien plus facile de comprendre l’éduc pop au regard de l’Histoire. Au 19e Siècle, sous la IIIe République, le schéma apparaît facilement : des progressistes qui militent et obtiennent des victoires politiques (Ecole, droit d’association, Laïcité, culture, etc.) contre un vieux monde conservateur (catholiques, bonapartistes, bourgeois, etc.). Mais au 21e Siècle, la place politique de l’éducation populaire parait beaucoup plus flou. Paradoxalement l’éducation populaire s’est diluée dans sa propre victoire : la République a gagné, la laïcité n’est plus remise en cause, la présence d’une école dans chaque village ne pose plus question, la place des associations est valorisée partout. A quoi bon « militer » pour toutes ces choses qu’on a déjà ?

Politiquement, j’ai le sentiment que l’éducation populaire réunit énormément de monde, sans doute une large majorité, mais dont personne n’a conscience. Il y a un énorme travail philosophique à mener pour que les citoyens se réclament de l’éducation populaire.

 « S’il faut mener ce travail de réaffirmation de l’éducation populaire, ce n’est pas par orgueil militant mais précisément parce que l’éducation populaire est la matrice de bien d’autres horizons militants. »

Au-delà du sentiment d’appartenance, un tel travail ne pourrait-il pas servir à autre chose ?

Si certainement, mais justement l’éducation populaire est un « méta-combat » qui en recouvre beaucoup d’autres. Et c’est à force d’avoir mené prioritairement ces autres combats qu’on a rendu l’éducation populaire invisible. Donc à mon sens s’il faut mener ce travail de réaffirmation de l’éducation populaire, ce n’est pas par orgueil militant mais précisément parce que l’éducation populaire est la matrice de bien d’autres horizons militants.

Par analogie on pourrait prendre l’exemple du « combat pour l’égalité » qui chapeaute bien des mouvements (féministes, LGBT, antiracistes). Tous ces militants ont bien le sentiment que leurs engagements relèvent de cette même bannière, c’est bien ancré chez eux et ils n’hésitent pas à l’affirmer haut et fort. A l’inverse je n’ai pas l’impression que tous les militants de la Culture, de l’Ecole et de l’associatif aient conscience que leur engagement relève d’une même bannière commune appelée « éducation populaire ».

Avec du recul qu’est-ce que cela t’a apporté ?

C’est impossible de prendre suffisamment de recul tant tout ce que je suis a été façonné par cet engagement en faveur de l’éducation populaire. Cet engagement a été fondamental, structurant. Tout ce que je suis et ce que je fais en est le fruit, pour le meilleur comme pour le pire, sans doute :-).

Jean Massiet est aujourd’hui un YouTubeur, il a lancé la chaîne Accropolis qui décrypte en direct les débats parlementaires pour les rendre accessibles au plus grand nombre. Il se définit lui-même comme militant associatif de la jeunesse et de l’éducation populaire. Son parcours l’a mené du journal de son lycée à la présidence d’une association nationale (Jets d’encre) puis, après ses études, à collaborer avec différents élus et à être la plume de M. Tourraine lorsqu’elle était ministre de la santé.

 

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